Mardi 20 Août 2019

Une vie de fou !

     La vie de la plupart des chrétiens a si peu de rapport à leur croyance, qu’on ne peut voir sans gémir qu’ils aient tant d’affections pour leurs autres affaires, et tant d’indifférence pour leur salut. Quel esprit d’erreur nous possède, pour vivre si peu chrétiennement ? L’affaire du salut est la plus importante de toutes les affaires, et cependant elle est la plus négligée.

     Si c’est un mal d’être aveugle, c’est le comble du mal que d’aimer son aveuglement. L’homme pécheur aime cet état, parce qu’il le rend insensible à sa misère. Ses ténèbres lui plaisent, parce que la lumière le trouble en lui découvrant l’égarement où il est. C’est par cette ignorance qu’il étouffe dans son cœur les sentiments les plus purs de la foi, qu’il se défait de cette vigilance incommode, qui représente au chrétien le compte exact qu’il doit rendre à Dieu de sa conduite, et qu’ainsi il se délivre de la crainte du présent et de l’incertitude de l’avenir. Ainsi il tombe peu à peu, par une conduite si folle, d’erreur en erreur, de précipice en précipice, d’aveuglement en aveuglement. Rien même n’est plus capable de le réveiller de cet assou­pissement, car comme tout parle à celui qui est fidèle, tout est muet à celui qui ne l’est pas.

René Rapin (1620-1687), L’Importance du salut, I

MÉDITER :

   Sans doute nous reconnaissons-nous, quelque peu au moins, dans ce tableau cruel ! De siècle en siècle, les chrétiens constatent qu’ils le sont bien peu, tandis que Dieu ne se lasse pas de leur reproposer son amour, de leur reproposer la sainteté.

   Il ne s’agit pas de pleurnicher sur l’état de la religion, mais d’accepter d’être ce que nous sommes : de pauvres pécheurs. C’est le premier pas d’une vraie conversion, parce que nous ne fuirons plus notre responsabilité.

   Et alors nous pourrons commencer à être un peu moins pécheur.

 

L'Auteur :

Rapin (René, 1620-1687) 

Fils d’un apothicaire de Tours, Rapin y étudie au tout nouveau collège des jésuites, avant d’entrer à son tour dans la Compagnie à 19 ans. Professeur de lettres renommé, il enseigne à Paris les trente dernières années de sa vie, y nouant de solides amitiés avec l’élite de la politique, de la religion et de la culture françaises à leur apogée.