Jeudi 18 avril 2024

Bienheureuse Marie de l'Incarnation

La justice, premier pas de la charité

    Lâches et indignes chrétiens, par vous le christianisme est avili et méconnu ; par vous le nom de Dieu est blasphémé chez les gentils ; vous n’êtes plus qu’une pierre de scandale à la porte de la maison de Dieu, pour faire tomber ceux qui y viennent chercher Jésus- Christ. Mais qui pourra remédier aux maux de nos églises, et relever la vérité qui est foulée aux pieds dans les places publiques ? L’orgueil a rompu ses digues et inondé la terre ; toutes les conditions sont confondues ; le faste s’appelle politesse, la plus folle vanité une bienséance ; les insensés entraînent les sages, et les rendent semblables à eux ; la mode, si ruineuse par son inconstance et par ses excès capricieux, est une loi tyrannique à laquelle on sacrifie toutes les autres ; le dernier des devoirs est celui de payer ses dettes.

    La simplicité, la modestie, la frugalité, la probité exacte de nos pères, leur ingénuité, leur pudeur, passent pour des vertus rigides et austères d’un temps trop grossier. Sous prétexte de se polir, on s’est amolli pour la volupté, et endurci contre la vertu et contre l’honneur. On invente chaque jour et à l’infini de nouvelles nécessités pour autoriser les passions les plus odieuses.

    Est-ce donc là être chrétien ? Allons, allons dans d’autres terres, où nous ne soyons plus réduits à voir de tels disciples de Jésus-Christ ! Ô évangile ! Est-ce là ce que vous enseignez ?

François de la Mothe-Fénelon (1651-1715), Sermon pour l’Épiphanie

MÉDITER :

    Ce texte n’est qu’un petit échantillon d’un long sermon où Fénelon laisse transparaître un aspect méconnu de sa personnalité complexe : l’homme assoiffé de justice, et qui ruinera son diocèse, le plus riche de France, au profit des pauvres.

    Certes, l’invective est facile pour un orateur, et les abus que Fénelon dénonce à la fin du règne de Louis XIV sont ceux de bien des époques, dont la nôtre. Mais ne sommes-nous pas complices d’injustices dont il est trop facile de dire que nous ne pouvons rien pour les corriger ?

    Peut-on dénoncer l’exploitation du tiers-monde et remplir sans état d’âme son caddie au supermarché ? Dénoncer la corruption des politiques, mais être prêt à tout pour faire carrière dans sa profession ?

L´Auteur :

Fénelon (François de la Mothe, 1651- 1715)

De vieille noblesse périgourdine, prêtre en 1675, il devient précepteur de l’héritier du trône de Louis XIV, le duc de Bourgogne. Sa défense inconditionnelle de la mystique Madame Guyon face à Bossuet le conduira en disgrâce comme archevêque de Cambrai en 1695. Homme de Dieu et pasteur exemplaire, dernier représentant du Siècle d’Or de la spiritualité française face au Jansénisme et au Gallicanisme envahissants, Fénelon fut un grand directeur spirituel dans la ligne de François de Sales.