Vendredi 20 janvier 2017

Férie, ou saint Fabien, pape et martyr, ou saint Sébastien, martyr

 

Si nous y prenons garde, nous aimons tout par rapport à nous, nous jugeons de tout selon notre propre esprit, et rela­tivement à nos intérêts. Ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que le propre de ce désordre est de nous aveugler sur nous-mêmes ; nous voyons très bien les défauts des autres, mais nous ne voyons pas les nôtres : nous nous fâchons contre ceux qui nous les font apercevoir, nous n’en voulons pas convenir ; et la principale peine que nous causent les fautes qui nous arrivent est un dépit secret de l’orgueil, irrité de l’aveu qu’il est forcé de s’en faire à lui-même. Toute notre applica­tion va à déguiser notre propre cœur à nous-mêmes et aux autres. Nous n’y réussissons pas toujours pour les autres, qui ont intérêt à nous connaître, mais nous n’y réussissons que trop malheureusement pour nous­-mêmes.

Il faut donc s’appliquer, dès cette vie, à se bien con­naître, à se rendre justice à soi-même. Mais com­ment s’y prendre, puisque, dès l’enfance, nous sommes plongés à cet égard dans de profondes ténèbres qui n’ont fait qu’augmenter avec l’âge ? Il faut recourir à celui qui seul nous connaît parfaitement, qui sonde les plus secrets replis de nos cœurs, qui a compté et suivi tous nos pas.

Lorsqu’on est dans cette disposition de droiture et de sincérité, lorsqu’on reconnaît humblement devant Dieu son aveuglement sur soi-même, il nous éclaire infailli­blement ; et si nous savons bien user de ce premier rayon de lumière, nous verrons clair de plus en plus chaque jour dans notre cœur ; nous démêlerons jusqu’à nos défauts les plus imperceptibles ; les plus subtiles ruses de l’amour-propre n’échapperont pas à notre vue ; et, aidés du secours divin, nous poursuivrons sans relâ­che cet ennemi jusqu’à ce que nous l’ayons enfin banni de notre cœur.

Jean-Nicolas Grou (1731-1803), Manuel des Âmes intérieures, Du cœur humain

Le premier effet du péché originel fut de rendre l'homme insupportable à lui-même : "j'ai eu peur et je me suis caché !" répond Adam lorsque son créateur se met à sa recherche. Depuis lors, victimes du péché originel, toute notre applica­tion va à déguiser notre propre cœur à nous-mêmes et aux autres, comme si Dieu ne nous connaissait pas mieux que nous-mêmes ; nous jouons un personnage, nous faisons semblant d'être innocents, comme si Dieu nous reprochait quelque chose…

Laissons sortir tous nos démons : tournés vers la lumière de Dieu, nous verrons clair de plus en plus chaque jour dans notre cœur ; et le moment venu, la confession de notre péché dans le sacrement de réconciliation sera le dernier acte de ce retour à l'innocence et au bonheur d'aimer en toute transparence.

 

 

L'Auteur :

Grou (Jean Nicolas, 1731-1803)

Né à Calais, le jeune Grou entre chez les jésuites à 15 ans. Brillant professeur de lettres à La Flèche, il s’exile en Lorraine lors de la suppression de la Compagnie en 1763. Bientôt à Paris, sa rencontre avec la visitandine Pélagie Lévêque l’ouvre à la mystique. Il se partagera désormais entre la direction spirituelle et la rédaction d’ouvrages connexes, notamment en Angleterre, où la Révolution française le force à un nouvel exil à partir de 1792.