Vendredi 19 avril 2024

Saint Expédit

La croix des riches

    Dieu est ingénieux à nous faire des croix. Il en fait de fer et de plomb, qui sont accablantes par elles-mêmes ; il en sait faire de paille, qui semblent ne peser rien, et qui ne sont pas moins difficiles à porter ; il en fait d’or et de pierreries, qui éblouissent les spectateurs, qui excitent l’envie du public, mais qui ne crucifient pas moins que les croix les plus méprisées. Il en fait de toutes les choses qu’on aime le plus, et les tourne en amertume.

    Un pauvre qui manque de pain a une croix de plomb dans son extrême pauvreté. Dieu sait assaisonner les plus grandes prospérités de misères semblables. On est, dans cette prospérité, affamé de liberté et de consolation, comme ce pauvre l’est de pain ; du moins il peut, dans son malheur, heurter à toutes les portes et exciter la compassion de tous les passants ; mais les gens en faveur sont des pauvres honteux : ils n’osent faire pitié ni chercher quelque soulagement.

    Ainsi la Providence sait nous mettre à toutes sortes d’épreuves dans tous les états. Dieu prend plaisir à confondre ainsi la puissance humaine, qui n’est qu’une impuissance déguisée. La faveur, vous le voyez et vous le sentez, ne donne aucune véritable consolation ; elle ne peut rien contre les maux ordinaires de la nature ; elle en ajoute beaucoup de nouveaux, et de très cuisants, à ceux de la nature même, déjà assez misérable.

François de la Mothe-Fénelon (1651-1715), Avis à une personne de la cour, IV

MÉDITER :

    Notre société de consommation a autant de pauvres et de malheureux que le moyen-âge. À en juger par le nombre de suicides, elle en a même davantage. Pourquoi ? Parce que la croix n’est pas quantitative, mais qualitative : peu importe que notre croix soit en bois ou en or, c’est d’être crucifié qui fait mal. Et quand la croix est en or, on est doublement crucifié, car personne ne nous plaindra.

    Notre époque multiplie les croix en or ; elles sont une chance supplémentaire de sainteté. N’allons pas chercher la croix à l’autre bout du monde, mais acceptons celle que Dieu nous donne ici et maintenant. Il y a déjà fort à faire.

L´Auteur :

Fénelon (François de la Mothe, 1651- 1715)

De vieille noblesse périgourdine, prêtre en 1675, il devient précepteur de l’héritier du trône de Louis XIV, le duc de Bourgogne. Sa défense inconditionnelle de la mystique Madame Guyon face à Bossuet le conduira en disgrâce comme archevêque de Cambrai en 1695. Homme de Dieu et pasteur exemplaire, dernier représentant du Siècle d’Or de la spiritualité française face au Jansénisme et au Gallicanisme envahissants, Fénelon fut un grand directeur spirituel dans la ligne de François de Sales.