Vendredi 21 février 2020

Aller au désert avec Jésus

    La vie solitaire a tant de beautés et des attraits si charmants, que quand l’âme les a goûtés, elle y trouve son vrai paradis. Hélas ! Mon Dieu, quand m’en retournerai-je chez moi, c’est-à-dire chez vous ? Ô que mon chez-moi est grand, beau, admirable, éternel et incompréhensible ! Mais que de joie de penser que mon chez-moi est tel qu’il est ! Est-il possible, mon Dieu, que vous soyez mon chez-moi ! Ô que ne sortons-nous promptement de l’embarras et de la foule des créatures, où nous sommes dans un exil continuel, pour retourner chez nous ? Que puis-je désirer au ciel et en terre hors de vous, ma part et mon héritage pour jamais !

    Consolez-vous, mon âme, et en attendant que vous retourniez dans la Divinité, qui est votre chez-vous glorieux, demeurez contente dans Jésus, votre chez vous crucifié. Oh qu’il est beau aussi, et qu’il est grand et admirable, ce divin chez-moi crucifié ! Je m’ennuierai partout, sinon dans cette aimable demeure, où la nature goûte des amertumes plus douces mille fois que tous les délices du monde. Hors de là ce ne sont que des plaisirs en songe.

    Ô Jésus crucifié, les hommes ne connaissent pas vos douceurs ; les beautés de votre mépris et de vos souffrances leur sont cachées ; ils ne vous regardent pendu au gibet qu’avec des yeux de chair : autrement ils ne verraient rien après la Divinité de plus beau et de plus doux que vous.

Jean de Bernières-Louvigny (1602-1659), Le Chrétien intérieur, IV, 1

MÉDITER :

    L’évangile en carême nous plantera bientôt le décor : le désert où Jésus est conduit pour y vivre quarante jours de combat spirituel, notre combat. D’une manière ou d’une autre, il nous faut expérimenter ce désert, sa solitude, son austérité, ses tentations.

    L’amour conduit au désert : on aime mal en public ; la foule ne peut pas comprendre. L’amour de la solitude est le premier effet de la grâce de Dieu dans une âme : elle est intérieurement occupée, il lui faut pouvoir oublier le reste.

    Alors s’ouvre en elle l’immensité du paradis : le désert extérieur est l’envers de ce paradis intérieur qui a pour nom Jésus : « Est-il possible, mon Dieu, que vous soyez mon chez-moi ! »

 

L'Auteur :

Bernières-Louvigny (Jean de, 1602-1659)

Fils d’un trésorier général de Caen, Jean de Bernières-Louvigny consacrera sa fortune et ses relations à l’animation du groupe mystique normand né autour du capucin Jean-Chrysostome de Saint-Lô, tout en assurant l’intendance de nombreuses entreprises missionnaires, et en fondant séminaires et hôpitaux à partir de son ermitage ouvert à ses nombreux amis contemplatifs. À travers son disciple Jacques Bertot, son influence marquera profondément le cercle de Madame Guyon. Ses écrits, connus à travers des transcriptions incertaines, notamment sous le titre du Chrétien intérieur, seront d’ailleurs englobés dans les condamnations du Quiétisme de la fin du siècle, sans pour autant qu’il y ait lieu de se méfier de leur orthodoxie.