Mardi 29 septembre 2020

"Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés." (Lc 6, 36s)

   « Bienheureux les miséricordieux : ils obtiendront miséricorde. » De la miséricorde, on dit qu'en Dieu elle surpasse toutes ses œuvres ; et c'est pourquoi un homme miséricordieux est un homme véritablement divin, car la miséricorde naît de la charité et de la bonté. Et c'est pour cette raison que les vrais amis de Dieu sont en vérité très miséricordieux et sont plus accueillants aux pécheurs et à ceux qui souffrent, que d'autres qui n'ont pas la charité. Et comme la miséricorde est née de la charité que nous devons avoir les uns envers les autres, d'homme à homme, si nous ne l'exerçons pas, Notre-Seigneur nous en demandera un compte particulier au jour du jugement dernier ; et à ceux en qui il ne trouvera pas cette vertu nécessaire, il refusera son éternelle miséricorde, ainsi qu'il l'a dit lui-même, et il ne fera état d'aucune perfection, se bornant à les blâmer de ne pas avoir été miséricordieux.

   Cette miséricorde ne consiste pas seulement en dons, mais elle s'exerce aussi à l'égard de toutes les souffrances qui fondent ou peuvent fondre sur ton prochain. Celui qui voit cela sans témoigner à ses frères une véritable charité et une réelle sympathie dans toutes ses souffrances, et qui ne ferme pas l'œil sur leurs fautes dans un sentiment de miséricorde, cet homme-là a sujet de craindre que Dieu ne lui refuse sa miséricorde, car à la mesure dont tu auras mesuré, à la même mesure on te mesurera à ton tour (Mt 7, 2). Aussi, que chacun se garde de juger ou de condamner son prochain s'il veut échapper à la damnation éternelle.

Tauler (1300?-1361), Sermon 71, trad.Hugueny

MÉDITER :

   Les vrais amis de Dieu sont en vérité très miséricordieux : c'est un signe qui ne trompe pas, toujours en vertu du principe selon lequel on ne peut aimer Dieu sans aimer ses frères. Les saints ne sont jamais sévères, et partout où ils passent, on voit naître la paix et la réconciliation : voyez les foules à la suite de Jésus, voyez François d'Assise hier, ou Mère Teresa aujourd'hui.

   Cette miséricorde ne consiste pas seulement en dons : il est si facile de se débarrasser de son prochain avec un chèque ou un cadeau. Il est plus difficile de se mettre à l'écoute de l'autre, de l'attendre, de lui donner du temps et de l'attention. 

   Echapper à la damnation éternelle : nous ne croyons plus guère en l'enfer, peut-être faute de prendre au sérieux les enjeux d'une vie vraiment chrétienne. Si nous voulons dire que l'enfer n'est pas ce chaudron bouillonnant sculpté aux portes de nos cathédrales pour frapper les imaginations, très bien ! Mais un contemporain de Tauler, Ruusbroec l’Admirable, a donné en peu de mots une définition d’un enfer bien réel, et auquel nous aurions tort de ne pas croire : « Ceux-là, dit-il en parlant des damnés, seront seuls pour l’éternité. » Condamner son prochain, c’est le tuer spirituellement, c’est se couper de lui, c’est déjà choisir l'isolement et mettre un pied en enfer.

L'Auteur :

Tauler (Jean, 1300?-1361)

    Jean Tauler est né vers 1300 dans une famille bourgeoise de Strasbourg. Âgé d’une quinzaine d’années, il entre au couvent des dominicains de la ville, en un moment où la ville compte 10 000 habitants, et connaît une grande vitalité religieuse et intellectuelle, notamment grâce aux ordres mendiants, plutôt mal vus du puissant évêque du lieu. Ce sera l’occasion de nombreux conflits, aboutissant notamment à la condamnation de Maître Eckhart, figure emblématique des dominicains dans la vallée du Rhin. Tauler reçoit chez eux une solide formation de base, après laquelle il est sans doute envoyé à Cologne suivre l’enseignement du Maître. Il y retournera vingt ans plus tard, mais c’est essentiellement à Strasbourg que se déploiera son activité de prédicateur et de directeur spirituel, notamment dans les très nombreuses communautés religieuses féminines de la ville : pas moins de sept monastères de dominicaines et 85 béguinages ! C’est là qu’il terminera ses jours en 1361.

    Les 84 sermons de Tauler, transcrits par des auditeurs, révèlent l’influence de Maître Eckhart, mais sans les formules provocatrices qui ont valu beaucoup d’ennuis à ce dernier : Tauler associe toujours les conseils pratiques et la simplicité d’expression à une grande profondeur mystique. Au XVe siècle, divers écrits mystiques rhénans sont rassemblés sous son nom par saint Pierre Canisius, puis traduits en latin, d’où ils inonderont l’Europe : il s’agit des Institutions, dont l’influence sera considérable, notamment sur Thérèse d’Avila en Espagne.