Comment commencer ?

    Quiconque débute dans l’oraison (n’oubliez pas cela, c’est très important), doit avoir l’unique prétention de peiner, de se déterminer, de se disposer, aussi diligemment que possible, à conformer sa volonté à celle de Dieu ; et comme je le dirai plus loin, soyez bien certaines que telle est la plus grande perfection qu’on puisse atteindre dans la voie spirituelle. Vous recevrez d’autant plus du Seigneur que vous observerez cela plus parfaitement, et vous avancerez d’autant mieux sur cette voie. Ne croyez pas qu’il y ait là des chinoiseries, des choses ignorées et secrètes : tout notre bonheur consiste en cela. Mais si nous nous trompons au début, si nous voulons immédiatement que le Seigneur fasse notre volonté, qu’il nous conduise comme nous l’imaginons, quelle peut être la solidité de l’édifice ? Tâchons de faire ce qui dépend de nous, et gardons-nous de cette vermine venimeuse ; le Seigneur veut souvent que de mauvaises pensées nous poursuivent et nous affligent sans que nous parvenions à les chasser, il permet les sécheresses, il consent même parfois à ce que nous soyons mordus pour mieux savoir nous garder à l’avenir, et mettre à l’épreuve notre profond regret de l’avoir offensé.

 

Sainte Thérèse d’Avila (1515-1582),
Le château de l’âme, II, 1

 

 

    C’est l’amour de Dieu qui nous a mis en prière. Or, aimer est toujours vouloir de quelque manière ce que veut celui que l’on aime : c’est par là que se fait l’union avec lui. Aussi toute prière se résume-t-elle à cette demande du Notre Père : « Que ta volonté soit faite ! » Saint Augustin nous dirait que l’on peut prier avec d’autres mots, mais pas pour demander autre chose.
   Cette volonté de Dieu nous fait-elle peur ? Mais Dieu, qui non seulement nous aime, mais qui n’est qu’amour, ne peut vouloir autre chose que notre bonheur. Si bien que vouloir sa volonté est le chemin le plus court pour nous mener au bonheur. Plus encore : cette volonté est, comme telle, notre bonheur. Et la prière est là pour que nous entrions de plus en plus consciemment en cette volonté béatifiante de Dieu.
   Nous prétendons souvent changer la volonté de Dieu par nos prières ; nous voudrions qu’il nous conduise comme nous l’imaginons. Car c’est toujours un bien imaginaire que nous recherchons quand nous commettons le mal : au moment du péché originel, « le fruit semblait bon et beau », nous dit le livre de la Genèse. Tandis que la volonté de Dieu porte sur le réel, sur ce qui est et non sur ce qui ne fait que paraître, et qui nous décevra dès que nous l’aurons obtenu. Et c’est comme cela encore qu’il nous faut comprendre les difficultés de la prière, les sécheresses, même lorsqu’elles sont pour nous occasion de chute : à travers elles, Dieu redresse peu à peu notre volonté faussée par le péché, et nous apprend le vrai bonheur, qui est tout entier d’adhérer à ce qu’il est et à ce qu’il fait, et non de profiter des plaisirs superficiels qui ne font que flatter nos instincts.

 

Thérèse d’Avila (sainte, 1515-1582)
   Figure emblématique de l’explosion mystique du Siècle d’Or espagnol, Thérèse d’Avila en recueille toute l’audace et la richesse. Elle commence en 1560 une réforme du Carmel caractérisée par un retour à sa tradition initiale de grande solitude et austérité. Sa plume aborde tous les états de la vie intérieure en des termes qui resteront classiques, et qui feront d’elle la première femme à être proclamée Docteur de l’Église.