Prier sans aucun courage pour prier

    Sachez que souffrir faiblement et petitement, c’est-à-dire sans sentir beaucoup de courage et comme si on était accablé de son mal et à deux doigts de s’en lasser, de s’en plaindre et de se livrer aux révoltes de la nature, sachez, dis-je, que c’est une très grande grâce, parce qu’on souffre alors avec humilité et petitesse de cœur, au lieu que, si on se sentait un certain courage, une certaine force, une résignation bien sensible, le cœur s’en enflerait : on deviendrait sans s’en apercevoir plein de confiance en soi-même, intérieurement superbe et présomptueux, au lieu qu’autrement on se trouve faible et petit devant Dieu, humilié et tout confus de souffrir si faiblement.
   Vivre au jour la journée, heure à heure, moment à moment, sans m’embarrasser de tout l’avenir, ni du jour de demain. Demain aura soin de lui-même : le même qui nous soutient aujourd’hui nous soutiendra demain par sa main invisible. La manne du désert n’était donnée que pour le jour présent : quiconque, par défiance ou par une fausse sagesse, en ramassait pour le lendemain, la trouvait corrompue. Ne nous faisons pas, par notre industrie et par notre prévoyance inquiète et aveugle, une providence aussi fautive que celle de Dieu est éclairée et pleine d’assurance. Comptons uniquement sur ses soins paternels, abandonnons-nous-y entièrement pour tous nos intérêts temporels, spirituels et même éternels.
   Voilà le vrai et total abandon qui engage Dieu à avoir soin de tout, à l’égard de ceux qui lui abandonnent tout pour honorer ainsi en esprit et en vérité son souverain domaine, sa puissance, sa sagesse, sa bonté, sa miséricorde et toutes ses infinies perfections. Amen, amen.

 

Jean-Pierre de Caussade (1675-1751), Lettre 19

 

 

   La croix la plus lancinante, la plus inévitable, la moins glorieuse à nos yeux et aux yeux du prochain, c’est notre propre médiocrité. Quand on se rend compte au soir de la journée que l’on n’a rien fait d’autre que de tourner en rond, par manque de motivation, par découragement, par paresse, quand on succombe pour la dixième fois à la même tentation, quand on s’aperçoit que l’on n’est qu’un pauvre pécheur… Eh bien cette croix-là mérite beaucoup plus que bien des épreuves plus cruelles, mais moins décapantes pour l’amour propre, qui est le seul véritable empêchement à la croissance en nous de la vie divine.
   Cette petitesse de cœur pourrait sembler un handicap dans la vie spirituelle ; il ne tient qu’à nous qu’elle devienne un ressort pour un abandon plus radical à la providence : accepter de ne faire aujourd’hui que le peu dont je suis capable aujourd’hui, sans m’embarrasser de tout l’avenir, ni du jour de demain. Dire cela n’est pas encourager la paresse, mais avancer pas à pas là où l’expérience nous a montré que nous étions incapables de courir. Et de jour en jour, de chute en rechute, nous grandirons en humilité, ce qui est beaucoup plus important que de grandir en vertu, même si, nous disent tous les saints, « l’humilité est mère de toutes les vertus ».

 

Caussade (Jean-Pierre de, 1675-1751)
D’une noble famille du Quercy, il étudie chez les jésuites de Cahors avant d’entrer dans la Compagnie. Il y sera professeur, prédicateur et directeur spirituel. Proche de Fénelon et de la tradition salésienne, il représente leur ligne mystique face au jansénisme qui commence à étouffer l’âme française.