La vie dévote au XXI° siècle

Anthologie salésienne pour l’honnête homme d’aujourd’hui

Père Max Huot de Longchamp
La vie dévote au XXIe siècle
Anthologie salésienne pour l’honnête homme d’aujourd’hui
224 pages 15X21,
Editions Paroisse et Famille, Centre Saint-Jean-de-la-Croix, novembre 2012

Père de Longchamp, le Centre Saint-Jean-de-la-Croix publie à l’approche de Noël un livre au titre un peu surprenant : « La vie dévote au XXIe siècle ». A l’évidence, il nous renvoie à la célèbre Introduction à la vie dévote de saint François de Sales, ce manuel de vie chrétienne au succès mondial et qui a aujourd’hui presque 400 ans ; mais qu’est-ce que la « vie dévote » ?
- Le mot dévot a mal vieilli : un dictionnaire moderne comme le grand Robert n’hésite pas à en donner pour synonymes les mots « bigot » ou « cagot » ! En réalité, jusqu’au XIXe siècle, « la vie dévote », c’est tout simplement la vie chrétienne parvenue à maturité, à l’équilibre de l’âge adulte, la vie du chrétien sans complexe, du chrétien heureux de l’être et qui affronte le monde dans lequel il vit avec optimisme et envie de mener le bon combat spirituel, pour reprendre l’expression de saint Paul. Au temps de saint François de Sales, l’Église n’était déjà plus chez elle dans la France des lendemains des guerres de religion, surtout dans la haute société, et le dévot devait prendre les moyens de réfléchir à sa foi s’il voulait vivre l’Evangile avec un minimum de liberté intérieure et d’aisance extérieure.

Vous indiquez dans le sous-titre de ce recueil destinée à la vie dévote d’aujourd’hui, que vous vous adressez à « l’honnête homme ». Mais qui serait cet « honnête homme d’aujourd’hui ? »
- Parler d’honnête homme à l’époque de François de Sales, c’était associer la bonne éducation à une certaine richesse de caractère, sinon de naissance. Certes, les correspondants de François se recrutaient plutôt dans les beaux quartiers, on dirait aujourd’hui dans les « classes moyennes supérieures », parce que la bonne bourgeoisie est en train de prendre le pouvoir dans l’administation de Henri IV et de Louis XIII, remplaçant l’antique noblesse d’épée dans le gouvernement de la France en train de devenir un état moderne. François vient de la noblesse, mais va vers cette bourgeoisie en cours d’annoblissement, qu’une sainte Jeanne de Chantal représente parfaitement.
Alors, qui serait aujourd’hui l’interlocuteur de saint François de Sales ? L’homme ou la femme qui associerait une certaine culture générale à une forte demande de culture chrétienne, parce que la seconde n’est généralement pas à la hauteur dela première, et plus encore aujourd’hui qu’au XVIIe siècle ; François s’adresse encore à l’homme ou à la femme qui tient à son baptême, mais peine à le vivre dans un monde en voie de sécularisation – il est peut-être le premier à en prendre acte, sans pour autant chercher à revenir au moyen-âge ; l’homme ou la femme qui privilégie les valeurs de la famille et d’une tradition de bon aloi dans tous les domaines ; l’homme ou la femme, aussi, qui souffre d’une certaine agressivité anti-chrétienne, et qui serait tenter de se décourager parce que la majorité de ses contemporains ne croit pas à ce à quoi il croit.
Et c’est là que François de Sales a beacoup à nous dire. Il est tout sauf un grincheux, il sait voir le positif de son époque, qui n’est pourtant plus celle de la chrétienté, et il nous apprend à l’aimer.

Cette « anthologie salésienne » ne se limite pas à saint François de Sales ; je vois au dos de la couverture les portraits de Jeanne de Chantal, de Fénelon, du Père de Caussade et de bien d’autres… Pourquoi tous ces auteurs ?
- Tout d’abord, je suis heureux de donner un peu de place au soleil à des auteurs aujourd’hui bien méconnus, tels que le Père Grou ou Mgr Gay au XIXe siècle, ou dom Lehodey au XXe. A travers eux, on exagèrera difficilement l’importance de François de Sales dans la vie spirituelle des quatre derniers siècles. Nous sommes tous salésiens depuis que son Introduction à la Vie dévote, imprimée à des millions d’exemplaires dans toutes les langues, nous a habitués à une vie chrétienne souriante, aimable, tolérante, là où les siècles précédents, avouons-le, la présentaient de façon nettement plus sévère. Les auteurs retenus dans cette anthologie ont en commun, non seulement d’avoir lu saint François de Sales, mais d’avoir reçu de lui l’attitude fondamentale pour la spiritualité moderne, celle de l’abandon, de cette confiance sans limite en la bonté de Dieu qui est la clef du salésianisme.

Il est donc plus facile d’être chrétien avec François de Sales qu’avec sainte Thérèse d’Avila par exemple ?
- Non, assurément, et si vous comparez leurs écrits, vous verrez que les exigences sont les mêmes, et qu’elles sont celles de l’Evangile. Cependant, François ne confond jamais exigence et performance, et c’est pour cela qu’il est si encourageant pour ceux d’entre nous qui « ne se sentent pas faits pour les austérités », comme il le dira joliment deux jours avant sa mort pour caractériser la spiritualité de la Visitation. Mais ne nous y trompons pas : la douceur salésienne n’exclut pas la force, et François écrit un jour à Jeanne de Chantal : « J'aime les âmes indépendantes, vigoureuses et qui ne sont pas femelles ! » Mais la force n’est pas la violence, et l’humaniste qu’est François de Sales introduit dans la spiritualité occidentale un acquis définitif : le respect du destin individuel de chacun, la recherche de l’équilibre et de l’épanouissement plus que du résultat et de la performance ; d’où cette sensation de liberté et de souplesse que l’on éprouve à la lecture de la moindre lettre de François de Sales.

Quels sont les thèmes que vous traitez dans ce recueil de textes, pour nous aider à aborder cette « vie dévote au XXIe siècle » dans la tradition salésienne ?
- J’ai posé à François de Sales et à ses disciples les questions de cet « honnête homme d’aujourd’hui » auquel il s’adresse, des questions très concrètes et très modernes : on sait bien que l’argent circule à flot aujourd’hui ; alors, comment vivre une saine sobriété dans le monde des affaires et avec un gros compte en banque ? On sait bien que les familles sont fragiles aujourd’hui ; eh bien l’enseignement de François de Sales en matière de régulation des naissances est incroyablement moderne, et il est pratiquement le seul auteur classique à en parler dans une perspective véritablement spirituelle. On sait bien que la politique est certainement aussi dangereuse moralement que du temps de Louis XIII ; alors comment prendre des responsabilités civiles sans trahir sa foi ? Et puis « l’honnête homme » chrétien, reconnaissons-le, est actuellement souvent en délicatesse avec sa paroisse ou son diocèse, parce que l’un va trop vite et l’autre trop lentement, parce qu’en ces temps de pénurie du clergé, les fidèles ont souvent l’impression de donner plus qu’ils ne reçoivent, parce que l’individualisme empêche la formation de véritables communautés, etc. : tout cela est abordé dans ces pages par des auteurs qui n’ont pas eu plus de facilités que nous pour vivre leur foi.

Le chrétien et l’argent par exemple ; vous pourriez nous lire l’un de ces textes que vous proposez ?
Je vais lire simplement quelques lignes de l’Introduction à la vie dévote :
En toutes vos affaires, appuyez-vous totalement sur la providence de Dieu, par laquelle seule tous vos desseins doivent réussir ; travaillez néanmoins de votre côté tout doucement pour coopérer avec elle, et puis croyez que si vous vous êtes bien confiée en Dieu, le résultat sera toujours le plus profitable pour vous, soit qu’il vous semble bon ou mauvais selon votre jugement particulier. Faites comme les petits enfants qui de l’une des mains se tiennent a leur père, et de l’autre cueillent des fraises ou des mûres le long des haies ; car de même, amassant et maniant les biens de ce monde de l’une de vos mains, tenez toujours de l’autre la main du Père céleste, vous retournant de temps en temps a lui, pour voir s’il a agréable votre ménage ou vos occupations. Et gardez-vous surtout de quitter sa main et sa protection, pensant d’amasser ou recueillir davantage ; car s’il vous abandonne, vous ne ferez point de pas sans donner du nez en terre.
Nous pouvons relever dans ces quelques lignes la manière salésienne d’aborder toute chose :
- En toutes vos affaires, appuyez-vous totalement sur la providence de Dieu : cet abandon à la providence définit l’attitude spirituelle fondamentale de François de Sales et de ses disciples .
- travaillez néanmoins de votre côté tout doucement pour coopérer avec elle : l’abandon n’est pas la paresse, mais Dieu nous a confié la création, et c’est main dans la main avec lui qu’il nous la donne pour la cultiver, et non pour l’exploiter. Il y a là l’humanisme de cet homme de la Renaissance, qui attend moins le résultat que l’épanouissement dans l’action entreprise : « je suis tant homme que rien plus ! » aime-t-il à dire.
- le résultat sera toujours le plus profitable pour vous : un aspect de cet humanisme est que pour François de Sales, la sainteté est toujours une bonne affaire !
- Vivre cela comme les petits enfants qui cueillent des fraises d’une main, et tiennent leur père de l’autre : voilà l’équilibre de la vie laïque, fait de réalisme et de confiance tout à la fois.
- gardez-vous surtout de quitter sa main et sa protection, pensant d’amasser ou recueillir davantage : avec François de Sales, il faut toujours avancer à vue, « tout doucement, tout bellement », et cette modération allie le bon sens au sens surnaturel. Nous ne faisons que passer en ce monde, le quel ne mérite ni d’être pris trop au sérieux, ni d’être méprisé.

Une dernière question : ne faut-il pas être quand même un peu spécialiste pour aborder ces textes dont certains sont anciens ; le contexte historique n’est plus là, les mots ont vieilli…
- Mon petit travail au service de ces textes aura été justement de les rendre parfaitement accessibles à « l’honnête homme d’aujourd’hui » : je les ai introduits et replacés dans leur contexte, je les ai remis quand il le fallait en français moderne, ils sont regroupés par thème, il y a des renvois internes. Si bien que le lecteur peut piocher à sa guise dans ce recueil qui comprend en tout environ 200 textes ; il peut y chercher la réponse à une question précise, il peut tout simplement y trouver une introduction à un auteur salésien peu connu mais très important comme le Père Milley, au 18e siècle… bref, ce petit livre est une sorte d’encyclopédie salésienne, que j’ai voulue souriante et pratique, plus qu’un manuel austère sur la morale chrétienne.

Merci, Père de Longchamp, et nous ne pouvons qu’encourager nos auditeurs, qui sont tous certainements des « honnêtes hommes et des honnêtes femmes d’aujourd’hui », à se procurer, pour eux-mêmes ou pour l’offrir, cette Vie dévote au XXIe siècle, qui nous aidera à vivre avec le sourire l’évangile de toujours au 3e millénaire !